A propos de moi

FINAL2

Quand j’étais enfant, ma famille et moi passions les vacances d’été à la montagne et nous allions très souvent à la piscine du village. Ce temps passé dans l’eau était pour moi une source de plaisir infini, car c’était l’occasion d’essayer une série d’exercices audacieux : sauter de toutes les manières possibles, plonger de haut, faire des tonneaux en apnée, rester sous l’eau à l’envers… Des choses que je faisais pour la première fois, nouvelles, inconnues, et je m’y jetais à bras ouverts, non sans peur parfois, mais l’audace gagnait souvent, et la joie d’avoir osé, toujours. L’infinité des possibilités d’expérience garantissait alors l’accès permanent à cette joie de l’audace : le bonheur était partout.
De retour à l’école, j’allais aussi à la piscine, avec ma classe. Mais cela se passait tout autrement : je n’osais plus rien, ou avec grande peine. Sauter « les deux mètres » était un calvaire, mes petits doigts de pieds s’accrochaient au bord de la piscine comme les griffes d’un tigre et je ne pouvais plus les décrocher. Les exercices demandés me plongeaient dans la peur.

Qu’est-ce qui changeait pour que je passe d’un bonheur extasié à une peur immobilisante ? Dans la piscine de montagne, alors même que je n’avais aucun devoir, j’effectuais des exercices qui étaient bien plus difficiles que ce qu’on m’aurait demandé à l’école. Je faisais exactement ce que j’avais envie de faire et cela me portait très loin. J’étais libre. Pourtant, je n’étais pas seule. Il y avait bien quelqu’un qui surveillait mes actions périlleuses : mon père. Mais son regard n’avait rien de réprobateur. Il n’entravait rien de mes actions, n’avait pas d’attente, ne voulait pas que je fasse un exercice au lieu d’un autre. Je baignais dans la bienveillance de ce regard qui m’observait patiemment, avec un bonheur qui s’associait au mien. J’avais alors tout l’espace du monde pour inventer, expérimenter, oser, dans la confiance et l’assurance.
A l’école, ce regard était tout autre : il s’incarnait dans le personnage d’une maîtresse qui eût tôt fait de me pousser dans l’eau si l’hésitation de mes doigts de pieds se faisait trop longue. Dans mon souvenir, c’était un regard dur, moqueur, qui ricanait de ma peur. L’espace du monde s’était alors rétréci en un petit lieu étroit où je pouvais à peine bouger, sans liberté de sentir de ce que je sentais, d’être ce que j’étais. Je devais faire ce que je ne sentais pas, ce que je n’avais pas voulu, ce que je n’avais pas inventé, et je n’y arrivais pas. Je n’avais plus d’audace, plus de courage, plus de confiance, plus d’inventivité, plus d’imagination, et mon corps devenait un handicap.

Par la suite, j’ai mis de côté l’activité physique dans ma vie. Jusqu’à ce que je découvre le tir-à-l’arc, puis le yoga : j’y ai retrouvé un regard empreint de bienveillance. Seulement cette fois, ce regard, c’était à l’intérieur de moi que je le trouvai. C’était l’attention que je diffusais sur ce que j’étais en train de faire qui me permettait à nouveau d’avancer. Je pouvais alors aussi envisager des sauts périlleux dans les autres domaines de ma vie : plonger là où je n’avais pas mon fond, dans une épaisseur où la confiance est plus forte que la peur.
Avec la pratique du yoga, j’ai pu développer ce regard intérieur. A cette pratique s’y est naturellement associée celle de la méditation, qui devenait alors l’exercice ultime de cette attention bienveillante.

Cette qualité d’attention cultivée par la méditation, j’ai souhaité la proposer aux enfants, que j’ai rencontrés en nombre pendant deux ans de remplacements dans les établissements primaires de la région lausannoise. C’est pourquoi, après un Master en lettres à l’Université de Lausanne puis un Bachelor d’arts visuels à la Haute Ecole d’art de Berne, j’ai suivi la formation de l’Academie voor Mindful Teaching (AMT) à Paris, afin d’offrir ces ateliers de méditation aux enfants.
Merci aux regards bienveillants qui m’ont porté jusque là, à ceux qui ont nourri ma joie et réveillé ma douceur.

amt-grenouille